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Côte d’Ivoire - Tunisie

Les « petites bonnes ivoiriennes » en Tunisie

RELAIS P.B. MAGHREB N°23 – Octobre 2014
samedi 4 octobre 2014 par Webmaster

Colonne JPIC [1]

J’ai été très heureux que l’on m‘aie demandé d’écrire quelques mots sur la situation des domestiques ivoiriennes ici à Sfax en Tunisie. Mais j’ai beaucoup hésité à le faire. Ceci dit, ce que j’essaie d’exprimer ici est né de mon expérience d’écoute et d’observation auprès de celles que nous appelons « petites bonnes ivoiriennes ». C’est plus un partage qu’un texte scientifique !

D’ordinaire notre apostolat ici, en plus de la charge des deux paroisses Sfax et Gabès, se déroule auprès des prisonniers, des migrants, des étudiants, des femmes de foyers mixtes, des familles monoparentales, des associations tunisiennes. Mais les domestiques ? On n’en a jamais entendu parler et la première fois que j’ai officiellement parlé de ce sujet, c’était en mars 2014 à la réunion de Caritas-Tunisie dont je suis membre [2]. La réaction des participants m’a fait dire que les « dieux nous sont tombés sur la tête », juste pour dire que c’est un phénomène nouveau qui se présente à nous et l’on ne sait pas vraiment comment s’y prendre.

Ces derniers mois j’ai reçu six coups de fil de six filles différentes, sans compter celles et ceux qui contactent mes autres confrères, car le phénomène touche aussi les garçons. Comme c’est un témoignage, je me borne sur ce qui me concerne. Elles m’appellent et on se donne rendez-vous soit à la paroisse soit au 52 (c’est ainsi que beaucoup appellent le presbytère car l’adresse est 52 Av. Taieb Mehiri).

Les histoires de celles que j’ai rencontrées diffèrent rarement : elles sont ivoiriennes et plus précisément d’Abidjan, elles portent des prénoms chrétiens et sont arrivées ici par un réseau qui semble très organisé. Le mode opératoire aussi varie peu, et celui qui revient souvent est le suivant : la fille va à la plage de Grand Bassam, un garçon l’aborde, dépense sans compter et finalement ne demande rien en échange. Une à deux semaines plus tard, il appelle la fille et lui fait savoir qu’il a besoin de son aide. Il a un frère en Italie qui est un homme d’affaires, il voyage beaucoup et il a besoin de quelqu’un de confiance pour surveiller de près ses affaires ; il a pensé à elle car elle a l’air sérieuse. Il est prêt à payer son billet d’avion d’Abidjan-Tunis, car elle n’a pas besoin de visa pour rentrer en Tunisie. Mais elle doit contribuer par la modeste somme de cent mille francs CFA (environ 155 €). Dès qu’elle arrive en Tunisie, un autre frère sera là et se chargera d’organiser le reste du voyage.

La fille se laisse emballer et c’est le début d’un voyage en enfer : arrivée à Tunis, quelqu’un l’attend à l’aéroport ; dès l’aéroport l’escroc récupère tout ce qu’elle a sur elle comme argent. Il la conduit dans un appartement où elle trouve d’autres filles entassées. Toutes espèrent un jour gagner l’Europe. Mais pour cela il faut de l’argent. C’est la raison que le démarcheur avance pour les plonger dans toutes sortes de trafic : prostitution, serveuses dans un café, bonne dans un foyer etc.

Pour celles qui sont envoyées dans une famille sfaxienne le démarcheur leur fait savoir que c’est lui qui a payé son billet d’avion et il réclame 5 mois d’avance sur le travail que va effectuer la fille. La fille est payée entre 450 et 500 Dinars tunisiens, soit entre 225 et 250 € le mois. S’il prend 5 mois de salaire cela lui fait soit 1125 € ou 1250 €. Or, un billet d’avion Abidjan-Tunis aller/retour dépasse rarement les 600 € ! A cela il faut ajouter tout l’argent récupéré sur elle à l’aéroport qui est souvent la cotisation de la famille, fruit de la vente du terrain de tel frère ou oncle pour l’aider à atteindre l’Eldorado.

Le pire c’est le travail que la fille doit effectuer pour rembourser cet argent empoché par le démarcheur : Elle est la première à se lever dans la maison et la dernière à se coucher et la plupart du temps ce sont de grandes maisons, en plus avec 2 à 3 voitures une pour madame, l’autre pour monsieur et la troisième pour conduire les enfants à l’école et c’est la pauvre qui doit se lever tôt pour laver ces voitures, arroser le jardin, nettoyer la maison, préparer les enfants pour l’école. Elle travaille entre 14h et 16h par jour. Ce qui fait que la plupart d’entre elles, au bout des 5 mois, sont fatiguées, pour ne pas dire vannées et demandent à partir d’elles-mêmes avec zéro dinar : elle a travaillé pour un autre. Partir d’accord, mais où aller ? Retour à la case départ. Soit elle retourne chez son démarcheur et là elle est exposée à tous les chantages ou bien elle trouve une autre famille et recommence le même travail avec le même calvaire car elle est exposée à toutes sortes de violences : physique, sexuelle, psychologique.

En 2013, l’une d’entre elles est décédée : il n’y avait pas de chauffage dans sa chambre et pour se chauffer elle a allumé le charbon de bois et le lendemain on a trouvé son corps sans vie.

Au mois de mars 2014, je suis allé visiter une autre fille hospitalisée à Sfax et souffrant gravement du VIH avec un enfant de trois ans à charge. Malgré tout cela les familles en Côte-d’Ivoire continuent de croire au miracle et envoient de l’argent pour ces filles afin d’aller au bout de leur objectif : l’Europe. Par exemple : cette année en quelques mois, j’ai reçu des virements successivement de 800, 550 et 525 DT pour trois filles de la part de leurs familles pour qu’elles continuent leurs voyages et ce ne sont pas des familles aisées. La plupart, pour envoyer ces sommes, sont obligées de vendre terrains et produits agricoles pour soutenir leur fille : véritable investissement dans le vide.

Toutes les tentatives que nous avons menées pour encourager les filles à retourner au pays ont été vaines. Elles perçoivent leur retour comme un échec et préfèrent traîner les pieds ici et s’exposer à tous les dangers.
 
 
David MAYEDA GNADOUWA pb
Sfax-Tunisie

[1JPIC = Justice, Paix et Intégrité de la Création

[2Le samedi 18 octobre, David est invité par l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates à un séminaire sur le thème : « La traite des femmes : une violation des droits humains des femmes et une atteinte à la dignité. »


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