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L A V I G E R I E . be
Jésus a-t-il cédé à la violence ?

Lignes de fractures N°20 Janvier 2009

Numéro spécial
mardi 27 janvier 2009 par J.V.

(Uitgeverij Meulenhoff) La vue de la couverture de ce nouveau livre fut la goutte qui fit chez moi déborder le vase… Que l’auteur ne s’intéresse qu’au caractère révolutionnaire de Jésus, passe encore, car le message évangélique est bel et bien révolutionnaire, mais qu’il utilise, pour illustrer son propos, une scène qui ne se trouve pas dans l’évangile, c’en était trop. Et puisque même des traductions tout à fait récentes persistent dans l’erreur, en traduisant mal Jn 2, 15, faussant ainsi l’image du Christ, j’ai décidé de réagir. Bien sûr, d’autres l’ont fait bien avant moi, mais apparemment sans succès, tant l’image, fautivement créée dans la mémoire collective, est coriace.

Cette scène de la purification du temple, selon le récit dans l’évangile de Saint Jean – le seul à faire mention du fouet – a frappé l’imagination de générations de chrétiens, y compris d’un grand nombre d’artistes. Vous en trouvez quelques exemples plus loin sur les pages en couleur. Si vous introduisez dans le moteur de recherche Google les mots ’Vendeurs chassés du temple’ vous obtenez 24.200 résultats (articles, tableaux, gravures, commentaires bibliques ou liturgiques, etc.). Quand, lors de mes sessions en Afrique sur la non-violence active, j’abordais la non-violence prêchée et vécue par Jésus, la première objection qu’on me lançait était toujours : « Et ce qu’il a fait aux marchands du temple alors !?! »

 Une question de traduction

Jésus a-t-il cédé à la violence ? S’est-il laissé emporter par la colère au point de frapper les marchands avec un fouet ? C’est ce que suggèrent les traductions traditionnelles.

  • Bible de Jérusalem 1956 : Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, avec leurs brebis et leurs bœufs.
  • La Bible, Alliance Biblique Universelle, 1992 : Alors, il fit un fouet avec des cordes et les chassa tous hors du temple, avec leurs moutons et leurs bœufs.
  • La Sainte Bible, Maredsous, édition nouvelle et corrigée, 1968 : Il fit un fouet de cordes et les chassa tous du temple ainsi que les moutons et les bœufs.
  • La Bible, André Chouraqui : Il fait un fouet avec des cordes et les jette tous hors du sanctuaire, avec les ovins et les bovins.

Il semble donc, d’après ces traductions, avoir bel et bien chassé les marchands en leur tapant dessus avec un fouet de cordes, outil normalement utilisé par les bergers et les marchands de bestiaux pour mener leurs troupeaux. Pourtant, ce n’est pas ce que dit le texte grec :

  • Novum Testamentum graece, Nestlé, United Bible Societies London, 1963 : καί ποιήσας φραγέλλιον έκ σχοινίων πάντας έξέβαλεν έκ τοΰ ίεροΰ, τά τε πρόβατα καί τούς βόας,

Le mot ’crucial’ dans cette phrase est « πάντας », un adjectif à l’accusatif masculin pluriel. Il pourrait donc s’accorder avec les vendeurs et les changeurs dont le texte vient de parler. Mais il n’en est rien : il s’accorde, au contraire, avec les deux substantifs qui suivent, les « πρόβατα » (neutre pluriel en grec) et les « βόας » (masculin pluriel en grec). En effet, d’après la grammaire grecque, lorsque l’accord doit être fait avec plusieurs substantifs de genre différent, on utilise le masculin pluriel. Et pourquoi sommes-nous si sûrs que tous (πάντας) s’accorde, non pas avec ce qui précède (les marchands) mais avec ce qui suit (brebis et bœufs) ? A cause de la particule « τε… καί… » qui relie les brebis et les bœufs et qui en 85% des cas a un sens explicatif. Cette particule se traduit par : aussi bien… que… / notamment / non seulement… mais aussi… On pourrait aussi la traduire par : c’est-à-dire. [1]

A qui la faute ? La traduction ’classique’ remonte à Saint Jérôme, qui a fautivement traduit le « τε… καί… » grec en latin par quoque , ce qui veut dire et aussi . Dans ce cas, les brebis et les bœufs s’ajoutent à ’tous’. Erreur à conséquences néfastes !

  • Novum Testamentum graece et latine, Roma, 1944 : Et cum fecisset quasi flagellum de funiculis, omnes eiecit de templo, oves quoque et boves.

 Les traductions modernes

Plusieurs traducteurs ont senti le problème, mais nous donnent une traduction prudente, littérale, mais trop équivoque, à mon sens, pour changer l’image désastreuse véhiculée depuis des siècles par la mémoire collective. Quelques exemples :

  • TOB 1979 : Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs.
  • La Bible de Jérusalem, nouvelle édition 1998 : Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs.
  • Même traduction dans la Bible de Calvin, de Crampon, d’Osty, La Pléiade.

Une bonne traduction, franche et correcte, serait : « Il fit un fouet de corde et chassa tous les bœufs et moutons hors du temple » - « Il les chassa tous du temple, les brebis ainsi que les bœufs » – « non seulement les brebis, mais encore les bœufs ». Traductions rigoureusement fidèles au texte et qui excluent toute violence physique envers les personnes. Les exemples sont malheureusement rarissimes :

  • Holy Bible Good News Edition, The Bible Societies, 1976 : So he made a whip from cords and drove all the animals out of the Temple both the sheep and the cattle.

Même traduction dans le Good News Bible (The Bible Societies) 1979.

  • La Bible, Alliance Biblique Universelle, 1992, déjà citée parmi les mauvaises traductions, donne en note une excellente « autre traduction » : il chassa tous (les animaux), les moutons comme les bœufs.

Même la ’Nieuwe Bijbelvertaling’ (NBV) et sa version annotée (NBV Studiebijbel, parue en 2008) persistent désespérément dans l’erreur traditionnelle. C’est incompréhensible.

 Jésus s’est vraiment mis en colère



Gravure de Gustave Doré.
Aucun mouton, aucun bœuf en vue :
approche idéologique !

Il est indéniable que Jésus s’est mis en colère lorsqu’il a « nettoyé » le temple. Mais toute colère n’équivaut pas à une forme de violence. Les théologiens, dont Thomas d’Aquin, distinguent d’habitude la bonne colère de la mauvaise colère. Saint Thomas va jusqu’à dire qu’il y a péché, quand face à une injustice, contre laquelle on ne peut plus rien, on n’entre pas dans une « bonne colère » pour signifier son indignation. [2]

Une mauvaise colère se manifeste lorsque le coléreux ne sait plus ce qu’il dit ni ce qu’il fait. Il sort de ses gonds. Une bonne colère - une saine colère -, explique François Vaillant, se manifeste tout autrement. L’acteur sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait ; il reste parfaite- ment maître de lui-même, il ne déraisonne aucunement. Son indignation est si grande face à l’injustice, qu’il a non seulement le droit, mais encore le devoir d’intervenir. C’est ainsi que Jésus est intervenu dans l’affaire du Temple.

 Geste prophétique

Les prêtres, les scribes, les pharisiens et les marchands avaient refusé d’entendre les paroles des prophètes de l’Ancien Testament : « Car c’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes » (Os 6,6). Comme les prophètes, Jésus met radicalement en question les sacrifices sanglants (plus tard il expliquera à la Samaritaine qu’on adorerera en esprit et en vérité). Jésus a voulu intervenir d’une manière forte et spectaculaire pour les convaincre. Seul contre tous, Jésus a fait une action hautement symbolique pour inviter le peuple des croyants à ne plus coopérer avec le système sacrificiel qui dispense les hommes de convertir leur coeur et leur intelligence.

Où se trouve la violence ? Dans l’attitude combative et risquée de Jésus, seul contre tous, ou plutôt dans l’état de fait des marchands qui exploitent la piété populaire, en connivence avec les prêtres ? La non-violence n’a rien à voir avec la passivité ou la résignation, elle exige au contraire une force combative. « La non-¬violence, écrit Gandhi, suppose avant tout qu’on est capable de se battre. » Jésus n’a pas peur d’être agressif en agissant dans le temple de Jérusalem. Cette agressivité est chez lui une puissance de combativité, non pas orientée vers la violence (c’est-à-dire contre des personnes) mais vers la justice. Et rassurez-vous, les changeurs avaient vite fait de ramasser leurs sous ! Admirez en passant la délicatesse de Jésus envers les pigeons en cage... Jésus n’a fait du tort à personne !

« Notre véritable tentation face à une injustice est de ne rien dire, et de ne rien faire, de peur d’avoir des ennuis. Jésus a refusé une collaboration de ce genre avec les marchands, pourtant installés légalement dans l’enceinte du Temple », commente François Vaillant. Et de conclure : s’il y a dans l’Évangile une action de Jésus qui révèle pleinement la stratégie de l’action non violente, c’est assurément celle qu’il a engagée contre les marchands du temple de Jérusalem. Il a appliqué le principe, bien connu en non-violence, de la non-coopération.

 Le principe de la cohérence

Celui qui a dit « que quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; que celui qui dira à son frère : Crétin ! en répondra au Sanhédrin ; et que celui qui lui dira : Renégat ! en répondra dans la géhenne de feu » (Mt. 5, 21-22), ne peut lui-même insulter autrui et encore moins porter la main sur lui. L’écriture affirme, en plus : « Il n’y a pas de péché en lui. » (1 Jn 3,5) – « Il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher » (He 4, 15). Comment a-t-on pu exprimer le contraire pendant des siècles, sans se rendre compte de la contradiction inhérente à cette affirmation, à cette traduction, à cette représentation ?

Pour la même raison les exégètes, formés à l’école de la non-violence, ont proposé de nouvelles interprétations de certains textes. A titre d’exemple, les malédictions, que l’on traduit d’habitude par : malheur à vous, riches ; malheur à vous, scribes et pharisiens… Or, le mode employé en grec est l’optatif. Ce mode peut, effectivement, traduire une malédiction, mais peut tout aussi bien exprimer une plainte, une tristesse : que vous êtes malheureux, vous les riches… Au lieu de copier les traductions de siècle en siècle, il fallait lire le texte avec un regard nouveau et penser à la cohérence.

En attendant, notre sainte liturgie continue à employer dans son lectionnaire une traduction incorrecte et inadmissible. Et à donner une image fausse de Jésus aux croyants et à tant autres.

Jef Vleugels

Editeur responsable : Jef Vleugels, rue Charles Degroux 118 – B-1040 Bruxelles

[1Il y a encore une autre indication dans le texte : en effet, si le ’tous’ indiquait les marchands, pourquoi parlerait-on immédiatement après des changeurs et des marchands de colombes, qui sont aussi des commençants… ?

[2Somme théologique, II II, Q. 158, a. 1 – 2 – 8. Cité par François Vaillant, dans son livre La non-violence dans l’évangile, Les Editions Ouvrières, 1991. Je m’inspire ici de près des pages 33 à 42.


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