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TUNISIE

LE PASSEUR D’ÂMES

RELAIS PERES BLANCS - MAGHREB N°24 – Mars 2015
mercredi 25 mars 2015 par Webmaster

A Sfax, Père Jonathan accompagne les migrants, qui ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe, jusqu’à leur dernière demeure. Dans le cimetière chrétien de la ville il offre un enterrement digne aux voyageurs égarés.

Quand on quitte Sfax par la route de Gabès, on passe devant le cimetière chrétien de la ville. Depuis le Protectorat, les habitants chrétiens de la région y sont enterrés. Père Jonathan est le curé de la ville de Sfax. Et quand la mer charrie des corps sans vie des migrants qui ont fait naufrage, il s’occupe de rendre un dernier hommage à ces voyageurs égarés.

Le ciel est gris, l’air est encore chaud, il fait lourd et humide en ce jour d’automne. Le grand portail rouillé du cimetière est cadenassé. La clef a dû être perdue depuis longtemps. De toute façon, qui entre encore ici ? Père Jonathan pousse le petit portail sur le côté et entre dans le lieu sacré.

Au fond du cimetière le gardien et sa femme terminent de ramasser des branchages. Un chien, dont on ne sait s’il est sauvage ou domestiqué, accueille le visiteur malheureux, en aboyant et en montrant les crocs. Tristesse ambiance pour une dernière demeure.

Le cimetière chrétien de Sfax date de l’époque du Protectorat. Et à côté des tombes des Sfaxiens chrétiens, qui y reposent depuis des décennies, on trouve des dalles de ciment sous lesquelles reposent les derniers venus. Des migrants.

Père Jonathan est originaire du Nigéria et a bourlingué avant d’arriver en Tunisie, en septembre 2010. Il y a deux ans il devient responsable de l’Eglise catholique à Sfax et Gabés. Depuis son arrivée dans le pays, il aide les migrants et bien souvent, il est la dernière personne à leur rendre hommage.

Il marche entre les tombes, s’arrête devant certaines et semble se remémorer pendant un court instant, les cérémonies, les membres de la famille et les amis présents ou leur absence, si pesante. Il n’a enterré que deux personnes de Sfax depuis qu’il s’y est installé. Les autres sont des migrants chrétiens, rarement accompagnés, dont on ne peut pas toujours connaître l’identité exacte, faute de papier.

Père Jonathan aurait pu avoir une autre destinée.
Il s’est laissé embarquer un moment dans les débuts d’une carrière de footballeur professionnel. Comme par nostalgie, il continue à jouer régulièrement avec les jeunes étudiants subsahariens présents à Sfax ou les jeunes Tunisiens des quartiers défavorisés. Il ne rate pas un match de son club préféré le FC Barcelone et va au stade pour soutenir le Club Sportif Sfaxien. Curieux, il a voulu s’essayer à autre chose et a pris des cours de boxe. C’est le genre de bonhomme qui ne se laisse pas démonter et qui ne s’effraie pas de menaces proférées par les magouilleurs en tout genre, qui gravitent dans le monde de la migration.

Mais l’univers du foot n’était pas pour lui et ce contemplatif a fini par changer de chemin, pour se lancer dans des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné.

Son métier, c’est aider son prochain, mais jamais il n’a été formé à secourir des migrants et des réfugiés. “La réalité a frappé à la porte, je ne pouvais pas la refermer.” A peine arrivé à Sfax il répond présent aux appels à l’aide pour faire face à la crise humanitaire qui se déroule au sud du pays.

En 2011 alors que la guerre en Libye éclate, la population civile afflue en masse en Tunisie. Un camp est ouvert à quelques kilomètres à peine de la frontière Tuniso-libyenne : le camp de Choucha qui accueillera entre 3 et 4000 migrants. Installés en Libye ils se retrouvent en situation de détresse sur le territoire tunisien, alors que les autorités ne sont pas formées à accueillir ces nouveaux venus. En plus d’avoir très souvent été victimes de menaces et de mauvais traitements pendant leur fuite, ces migrants se retrouvent parqués dans des conditions difficiles. Les tensions entre eux, mais également avec la population locale et les autorités tunisiennes donneront lieu à des affrontements et des morts.

“Je suis arrivé à Choucha et je n’ai pas pu repartir. Je me suis retrouvé face à ce que j’avais moi-même vécu, dans les années 90, lorsque j’étais réfugié dans mon pays.”

Père Jonathan avait alors 16 ans. Une expérience qui l’a marquée et qui explique en partie sa forte implication pour la défense des migrants.

Après avoir passé près de deux ans allant et venant à Ben Guerdane, la ville tunisienne la plus proche du camp de Choucha, il retourne à Sfax au printemps 2013, quelques mois avant que le camp ne soit fermé, sans que des solutions ne soient trouvées pour tous les migrants présents sur place. Il continue son travail humanitaire auprès des migrants, une mission qui ne prend jamais fin. “Il est difficile de couper les ponts quand on travaille avec des personnes qui ont fui.”

En ville, la migration prend une autre forme. Il y a moins d’urgence, mais toujours autant de violence sociale. Et surtout, pour les harraga [1], Sfax est une région favorable et stratégique pour les départs clandestins vers l’Italie. Il arrive souvent que des naufrages aient lieu au large de cette ville côtière.

Selon le Croissant Rouge Tunisien 4 bateaux ont fait naufrage à Sfax en 2013 et 2014. Huit personnes sont décédées dont un enfant.
Selon l’OIM (Organisation Internationale de la Migration) en 2014 plus de 3000 migrants sont morts en Méditerranée sur un total de 4077 migrants ayant perdu la vie dans le monde entier. En 2013 ils étaient un peu plus de 700 à mourir en traversant la Méditerranée et 1500 pendant les neufs premiers mois de l’année 2011. Père Jonathan est lui-même migrant et comprend le désir de départ que chacun peut ressentir.

“Je ne pense pas qu’il existe de bonne et de mauvaise migration. La migration est une caractéristique de l’être humain. Nous sommes toujours en mouvement. Nous partons toujours à la recherche de sécurité et de paix.”

Mais la partie la plus difficile de son travail et l’une de ses responsabilités reste d’organiser des enterrements pour ces migrants. Depuis 2012, il a enterré plus d’une vingtaine de migrants chrétiens dans le cimetière de Sfax, morts en mer ou à terre.
Une fois le tour du cimetière achevé, il se fige devant une dalle de ciment poussiéreuse. Pas de croix ou de décoration. Pas de nom. Rien. Rien. On pourrait croire que le sol a simplement été cimenté. Une dizaine de personnes est enterrée ici. Mais pas la moindre trace d’identité, comme si ces personnes n’étaient jamais passées par là. Comme si elles n’avaient jamais existé.

“Aujourd’hui, ma mission se trouve dans l’aide aux migrants et je l’accepte. Mais jamais je n’ai pensé qu’un jour mon travail consisterait aussi à enterrer des morts dont je ne connais pas le nom“, dit-il désabusé.

Il dit trouver la situation injuste. Il dit qu’il aimerait pouvoir dénoncer avec plus de vigueur les injustices faites aux migrants. A ces migrants qui meurent seuls. Lui qui est pour la libre circulation ne se fait pas à l’idée que l’on puisse mourir en traversant des frontières.

Et puis, dans les moments de doute, il s’en remet à Notre Dame de Lourdes, qui trône sur son piédestal au bout du cimetière. Elle a pour mission de protéger les défunts enterrés dans le cimetière. Ainsi, peut-être, sont-ils moins seuls dans leur voyage vers l’autre rive.

Sana Sbouai, journaliste indépendante,
rédactrice en chef de la version française
du webmagazine tunisien, Inkyfada
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[1Un harrag (ou harraga au pluriel) est un migrant clandestin qui prend la mer depuis le Maghreb, (Algérie, Maroc, Tunisie) avec des pateras (embarcations de fortune) pour rejoindre les côtes andalouses, Gibraltar, la Sicile, les îles Canaries, les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, l’ile de Lampedusa ou encore Malte. C’est un mot originaire d’Algérie, terme algérien ﺣﺮﺍﻗـة ḥarrāga, ḥarrāg, « ceux qui brûlent » (les papiers ou les frontières) présent aussi en espagnol sous cette forme. Ce terme est très présent dans le vocabulaire journalistique nord-africain.


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