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Lignes de fracture N°71 Breuklijnen

Mai - Mei 2013
jeudi 30 mai 2013 par J.V.

 ESCLAVAGE SÉCULAIRE… AU XXI° SIÈCLE

Mali, la révolte des esclaves

Par l’envoyé spécial de L’Express, Boris Thiolay, Bamako, 17/05/2013. Extraits

Dans un pays accablé de tant de maux, la tradition séculaire de l’esclavage, officiellement interdit, reste un fléau. Avec courage, une association lutte pour rendre la liberté à au moins 300 000 personnes et traîner leurs « maîtres » en justice. Un combat sans relâche.

Lentement, Intamat ag Ikadewan égrène l’identité de ses protégés : « Akadaye ag Abdullahi, sa soeur Tattché, Tamezanat et ses trois enfants... » Sur la feuille dépliée avec soin figurent ainsi 25 noms de famille. Une trentaine de personnes en tout. Cette liste est un raccourci poignant du destin d’Intamat ag Ikadewan, un homme de 55 ans, issu de la communauté bellah, c’est-à-dire les esclaves noirs de clans touareg du nord du Mali. Les noms cités sont ceux d’anciens captifs qu’il a libérés, à lui seul, depuis plus de trente-cinq ans, dans les régions de Menaka et de Gao. « J’allais en brousse, dans les campements nomades, avec des médicaments, en me faisant passer pour un infirmier, raconte-t-il. Après avoir salué le »maître« , j’en profitais pour parler avec les Bellahs. Je leur proposais de les aider à s’enfuir avec moi, la nuit suivante. Chaque fois, je repartais avec une ou deux personnes... »

Chaque évasion est une odyssée de la peur. Une marche forcée de plusieurs jours, parfois de 100 kilomètres à travers la fournaise sahélienne, pour rejoindre Menaka ou Gao, villes où Intamat a des amis prêts à héberger les fugitifs. Le libérateur, petit agriculteur et éleveur de chèvres, a gardé des liens très forts avec ces derniers. Il a même épousé une femme qu’il a aidée à fuir, le 6 mars 2008. Aïchatou avait alors 22 ans. Dès l’âge de 7 ans, elle avait été arrachée à sa famille, avec ses trois frères, par un Touareg de rang noble de la tribu des Icherifen. Durant quinze années, elle s’est ensuite éreintée à puiser de l’eau pour les dromadaires, à les soigner, à faire la cuisine et le ménage pour ses « patrons » et leur progéniture. Sans avoir droit à autre chose que les restes des repas... 7

Depuis le printemps 2012, Intamat, Aïchatou et leurs enfants ont quitté le nord du Mali pour se réfugier dans une maisonnette de Kalaban Koro, un faubourg populeux de Bamako. Car, lors de l’occupation du Nord par des groupes djihadistes et rebelles touareg, Intamat a été menacé par quelques maîtres furieux d’avoir été ainsi « dépossédés ». Lui, le fils d’esclaves libérés, a dû déguerpir en abandonnant ses biens. A Bamako, il vivote, reçoit un peu d’aide d’une association de lutte contre l’esclavage baptisée Temedt, mot tamacheq qui signifie « Fraternité ». Grâce à elle, son épouse Aïchatou pourrait bientôt entamer une formation de teinturière. « Tant que la sécurité ne sera pas complètement rétablie dans la région de Menaka, il nous est impossible de rentrer chez nous, poursuit Intamat. En attendant, je reçois tous les jours des appels de Bellahs qui me demandent de les aider ».

Au Mali, l’esclavage est un tabou absolu, un abcès qui ronge la société. A l’exception de quelques ethnies du Sud, il se pratique encore dans quasiment toutes les communautés. Les chiffres sont effarants. « Il y a au moins 300 000 esclaves à part entière dans le pays, assure Naffet Keïta, anthropologue à l’université de Bamako et directeur de l’ouvrage L’Esclavage au Mali (L’Harmattan, 2012). Mais, en incluant les descendants et les affranchis, méprisés en raison de leurs origines, la question concerne plus de 850 000 personnes, soit près de 7 % de la population (14,5 millions d’habitants). » Au terme de plusieurs mois d’enquête de terrain, Naffet Keita est parvenu à esquisser une géographie régionale de l’ampleur du problème : de 30 à 35 % de la population autour de Tombouctou (nord du pays), 30 % à Mopti (centre), 20 % à Gao (nord-est), de 12 % à 15 % à Kayes (ouest)...

Ce phénomène, ancré depuis des siècles, est qualifié d’«  esclavage par ascendance  » : « La condition servile se transmet par la mère, poursuit l’anthropologue. Tout enfant né d’une femme esclave le sera à son tour, quel que soit le statut de son père. » Ainsi, de génération en génération, ces enfants deviennent les serviteurs des descendants du maître. Ils sont leur propriété, à l’instar d’un animal ou d’un objet. Certes, ils sont assimilés culturellement - les Bellahs parlent tamacheq, la langue touareg ; les Harratines sont arabophones ; les Dyons connaissent le bambara... - et vivent auprès de leurs maîtres, mais ils n’ont aucun droit. « L’esclave ne possède rien, n’hérite de rien, reprend Intamat ag Ikadewan, le »sauveur« de Bellahs. Il ne peut pas se marier librement et ses enfants peuvent lui être pris à tout moment. » Il y a aussi les brimades, les humiliations, les mauvais traitements. Sans compter les coups, parfois mortels, le droit de cuissage et les viols.

Face à cette réalité insoutenable, Intamat, le « Spartacus » touareg, a sonné, en lien avec Temedt, l’heure de la révolte des esclaves. Une fronde encore balbutiante, mais qui commence à rallier des partisans. Créée en 2006 par des militants et des notables originaires du Nord malien, l’association est à la pointe du combat, revendiquant aujourd’hui 38 000 membres. Dans ses antennes ouvertes à Gao, Kidal, Mopti, Ségou ou Sikasso, des correspondants locaux mènent des campagnes de sensibilisation auprès des esclaves, mais également des chefs traditionnels de différentes ethnies. Une tâche ardue. « Nous avons mis deux ans avant de simplement faire admettre aux autorités publiques l’existence du problème », explique Ibrahim ag Idbaltanat, le président, qui reçoit au siège de l’association, à Magnambougou, un quartier populaire de Bamako. « Nous devons aussi être prudents pour ne pas éveiller la suspicion des maîtres. Car le plus compliqué reste d’approcher les personnes réduites en esclavage. »

En dépit de ces craintes, entre octobre 2011 et mars 2012, 22 personnes ont accepté de porter plainte auprès des tribunaux de Tombouctou, de Gao et de Menaka. Une première dans l’histoire du Mali. Leur demande, jugée recevable par la justice, a été soutenue par Temedt et des avocats locaux. Chaque dossier dont L’Express a eu connaissance révèle une vie bafouée, une litanie de souffrances venues d’un autre âge...

Le 22 mars, lors d’une conférence de presse organisée à Bamako, les responsables de Temedt ont réclamé l’adoption d’une loi criminalisant l’esclavage. Le ministre de la Justice, Malick Coulibaly, s’y est déclaré favorable. Les partisans d’une telle loi souhaitent également que les candidats à la prochaine élection présidentielle, prévue en juillet, se prononcent sur la question. « L’esclavage est officiellement interdit au Mali, relève Ibrahim ag Idbaltanat, le président de Temedt. Mais il est toujours omniprésent. Et tant que cette pratique n’est pas spécifiquement qualifiée de criminelle, on ne peut déposer plainte que pour »privation de liberté« , »coups et blessures« ... Ce que nous voulons, c’est combattre ce système organisé qui empêche une véritable démocratie de s’enraciner au Mali. »


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